© Guillaume Vellard 

Candy Crush Saga 

Francis Leplay.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout… ». Tu ne te lèves plus. Tu ne mets plus de réveil. Aucune injonction n’est assez forte pour te tirer du lit, surtout pas celle d’une sonnerie. Tu n’obéis plus qu’à ta volonté, et c’est elle qui te fait défaut. Tu ne t’obéis plus. L’été, le soleil t’écrase. L’hiver, le froid te paralyse. Aucune saison, même intermédiaire, ne s’accorde à ton humeur. Tu désertes les terrasses. Tu ne sors plus. Les rideaux tirés jamais ne révèlent de clarté. Le jour est la nuit. Tu vis dans un bunker assiégé dont tu es à la fois l’assaillant et le prisonnier. Tu ne vis presque plus. Tu te pèses plusieurs fois par jour. Les infimes variations des cristaux liquides sur la balance 66,6  66,2  66,9 sont des événements phénoménologiques, des preuves comptables de ton existence. Un autre matin  62,8. Tu vas vers ta disparition. Le lit est ton royaume et ta tombe. Tu ne changes pas les draps. Tu laisses autour de toi les objets s’accumuler, livres, papier toilette, biscuits, factures, boîtes d’emballage vides, journaux, comme des ronces ou des mauvaises herbes qui t’envahissent. Tu t’engloutis. Tu te recouvres. La télévision diffuse dans ta chambre une lumière en pointillé. Tu ne la regardes pas. C’est une chaîne d’information en continu. Les nouvelles du monde te parviennent étouffées contre ton oreiller. Par la répétition inlassable des mêmes phrases, des mêmes mots, des mêmes séquences, l’actualité perd de sa nouveauté, devient écho, bruit de fond, vide de sens, de réalité. Tu t’éloignes du monde. Tu apprends par facebook la mort de tes amis. Tu te souviens, qu’enfant, tu n’avais que des amis vivants. L’enfance te manque. Tu t’endors. Tu te réveilles. Aujourd’hui, tu te lèves. Tu prends le métro. Les mêmes gens que toi, les mêmes regards vides. Tu appartiens à une communauté de solitaires. Tu descends à la station Monceau. Tu marches dans la rue sans regarder les façades, les arbres, les gens. Tu t’arrêtes au passage piéton quand le feu est au vert. Tu remarques que tu tiens encore à la vie. Tu entres dans un immeuble, rue de Prony. Tu connais le code par cœur. AB207. Tu prends l’ascenseur jusqu’au cinquième étage. Cet homme que tu croises dans le miroir quand tu oses t’affronter te ressemble comme un inconnu. Tu baisses les yeux. Tu pousses la porte de l’appartement sans sonner. Tu attends dans le vestibule. Tu entends derrière la cloison des bribes d’une conversation, peut-être des pleurs. Tu n’es plus seul à souffrir. Elle t’ouvre la porte du salon. Elle jette le vieux papier Sopalin et en dispose un nouveau sur la taie d’oreiller. Tu t’allonges sur le ventre, ta tête inclinée vers le mur. Elle s’assied près de toi, pose sa main sur ton corps au-dessus de tes vêtements, descends jusqu’au scrotum, des gestes précis, médicaux, auxquels tu donnes pourtant dans un moment de faiblesse le nom de tendresse. Elle te parle avec une grande douceur, comme une berceuse. Il faut mettre de la couleur dans votre enfance. Tu entends douleur. Tu te laisses aller. Tu voudrais que cela dure encore, mais elle se lève et s’assied sur son fauteuil. Tu te tournes sur le dos. Tu regardes le plafond. Tu restes un long moment sans parler. C’est le même silence que dans ton lit, mais cette fois tu lui opposes un témoin. Ton silence est une résistance. Tu as beau fouiller dans ton passé, le tourner dans tous les sens, tu as fait le tour de la question, la vie n’a pas de sens. Elle te demande si tu as fait des rêves. Tu te sens comme un écolier pris en faute. Tu n’as rêvé de rien. Pour lutter contre le silence, tu inventes un rêve, ou plutôt, tu t’appropries un rêve que tu as lu dans un livre, et ce larcin onirique te donne l’espace d’un instant le sentiment romanesque de vivre la vie d’un autre. Tu te lèves. Tu lui donnes 45 euros. Ta vie à un prix. Puisque tu n’es plus capable de la vivre, tu payes pour l’entendre racontée. Tu rentres chez toi. Dans l’évier s’entasse la vaisselle sale que tu nettoieras demain. Tu manges debout dans la cuisine. Tu te recouches. Tu n’as pas sommeil. Tu t’endors. Tu te réveilles. Tu ne sais pas si c’est la nuit. Le réveil depuis un mois affiche toujours la même heure 11 : 07. Dans ton lit, tu es pris d’une frénésie soudaine de projets. Tu arrêteras de fumer. Tu écriras un livre. Tu rangeras l’appartement. Tu feras de la gymnastique. Tu règleras tes factures. Tu déménageras. Tu appelleras un ami que tu n’as pas vu depuis longtemps. Tu voyageras. Le futur est le temps de ta volonté, le présent celui de ton renoncement. La télévision est allumée. Le Boeing 737-200 du vol 213 Bhoja Air s’écrase près de l’aéroport international d’Islamabad faisant 127 morts, dont 12 membres d’équipage. On ne dénombre heureusement aucun Français parmi les victimes. Tu allumes une cigarette. Il faudrait que quelque chose arrive. Tu branches l’ordinateur. Tu tapes cam4.com dans l’url. Des milliers de garçons apparaissent sur ton écran en direct du monde entier, Inde, Japon, Mexique, Iran, Italie… tu voyages encore, occupés à une même activité, se branler. C’est une forme nouvelle d’auto entreprenariat, le triomphe du travail à domicile. Tu n’es pas le seul à ne plus sortir de chez toi. Tu peux envoyer des jetons payants pour obtenir des modèles amateurs une progression dans l’exécution des figures imposées dont l’énoncé en anglais, finger ass, blow job, selfsuck, massive black gode, fist fucking, bareback, cum at goal, donnent une forme d’élégance distanciée, une curiosité linguistique aux positions les plus crues. Et comme dans l’Eglise San Luigi dei Francesi où tu attendais que d’autres touristes glissent leur pièce dans la boîte qui commandait l’éclairage des trois sombres Caravage et révèlent dans la lumière éphémère la beauté vénéneuse du martyr de Saint Matthieu, tu attends que d’autres voyeurs s’acquittent de la somme exigée pour observer les garçons aux corps parfaits réaliser sur ton écran phosphorescent tes positions préférées. Tu jouis pour t’épuiser. Tu lances sur Internet une partie de poker. Devant les cartes que le serveur distribue selon un algorithme complexe qui modifie à chaque main les possibilités de perdre ou de gagner sans jamais abolir le hasard, tu éprouves une sorte d’excitation proche de celle que tu ressentais tout à l’heure devant la succession d’images pornographiques. Tu as lu dans une revue scientifique que les glandes qui sécrètent le plaisir du jeu sont situées dans ton cerveau juste à côté de l’hypophyse qui commande tes pulsions sexuelles. Jouir et jouer. Tu ne peux plus t’arrêter. Chaque partie recommencée te donne un sentiment de puissance ou d’injustice, un vertige. Le temps se resserre, empli d’émotions fortes, chargé d’une intensité toujours renouvelée. Tu as tout perdu, même le sommeil. Tu joues à Angry Birds. Tu joues à Candy Cruh Saga. Tu lances des poussins. Tu fais des combinaisons de bonbons. Dans ces déplacements infimes commandés par l’effleurement de ton doigt sur l’écran tactile tu cherches encore le simulacre du mouvement. Ton cerveau n’a même plus besoin de l’appât du gain. Il suffit que tu lui offres une occupation infinie qui le distrait du vide. Quand tu arrives au bout de tes vies, tu en demandes à tes amis. Tu n’as plus de vie. Il faudrait que quelque chose arrive. Tu regardes sur ton téléphone si tu as reçu des alertes. Salut. Tu cherches quoi ? Il te demande si tu veux l’utiliser sur plusieurs jours. Il cuisinera pour toi et, si tu le permets, il mangera les restes au sol ou dans une gamelle. Tu l’attacheras au radiateur. Il peut rester très longtemps dans une même position, immobile, avec un bâillon dans la bouche. Tu pourras continuer à mener ta vie sans t’occuper de lui. Il dit qu’il est très résistant à la douleur, que tu pourras frapper fort. Il te demande si tu ne seras pas trop impressionné de le voir pleurer, si tu auras assez de cruauté pour ne pas le consoler. Il te demande ce que tu aimes faire. Tu voudrais répondre embrasser. Tu dis fouetter. Tu ne l’as jamais fait. Tu as peur de ne pas être à la hauteur de sa douleur. Tu achètes une cravache, des menottes, un collier, des sangles, des pinces, une laisse, des crochets. Pendant une semaine, tu t’exerces chez toi à faire coulisser des cordes dans des mousquetons, à suspendre des poids, à faire couler l’eau froide dans la baignoire et vérifier que le socle du mitigeur est assez solide pour pouvoir l’y attacher. Tu écris sur un carnet un scénario de châtiments pour 48 heures. Tu n’avais plus écrit depuis deux ans. Tu avais perdu l’élan de la narration. Dans le récit de ces entraves (nœud de cul-de-porc, nœud de plein poing, queue de vire, glène de matelot, nœud de gueule de raie, nœud de Prusik, nœud de voleur) ton imagination se libère. Tu redécouvres un goût pour la discipline. Le jour convenu, il ne vient pas au rendez-vous. Tu essayes sur toi la cravache sans ressentir ni douleur ni plaisir. Une nuit, tu fais un rêve. Tu te baignes sur la plage de Gokarna. Un homme est allongé sur le sable. Il te regarde nager. L’eau est transparente, très calme. Le rêve a la couleur saturée des polaroïds de ton enfance. Soudain, la mer se déchaîne. Une déferlante t’entraîne vers le fond. L’homme court vers toi et vient te secourir. Il te prend par la main. Mais ta main se détache de ton poignet comme un gant et reste dans la sienne. Il te tend l’autre main. Cette fois, c’est toi qui la saisis. Au lieu de te laisser remonter à la surface, tu le fais sombrer avec toi. Sous l’eau, il ouvre les yeux et sourit.  Tu reconnais son sourire. Tu ne desserres pas l’étreinte. Vous vous laissez couler. Tu pensais que l’amour serait une consolation éternelle. Pourtant, au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout...